Délire typographique


Les anciens psychiatres voyaient dans l'utilisation des ressources variées que peut offrir la typographie un des plus sûrs indices pour «détecter» le «fou littéraire». Les plus infamants de ces stigmates étaient : l'abus des guillemets (comme dans la phrase précédente), des points de suspension (comme dans Mort à crédit de L-F Céline), des majuscules et des tirets (comme dans Poe et Villiers de l'Isle-Adam), etc. Les développements récents de la littérature ont enlevé toute valeur à ce critère. On en a vu d'autres. La prolifération des parenthèses dans les Nouvelles Impressions d'Afrique de Raymond Roussel n'effraie plus que les personnes vraiment très retardataires. Le romantisme, puis les écoles subséquentes, ont évidemment trouvé dans le fait même de l'imprimerie une matière d'où l'on pouvait tirer et rêveries et suggestions. On a vu les effets de pareilles préoccupations à l'époque symboliste : on se soucie de mettre ou de ne pas mettre de majuscules au début des vers ; le fait «d'aller à la ligne» fut, pour Paul Fort, sujet à réflexion. D'un côté, on aboutit à Un coup de dés jamais n'abolira le hasard de Mallarmé, où la matière typographique devenait élément poétique, essentiellement, et de l'autre aux Calligrammes d'Apollinaire, qui se rattachaient à des sources très anciennes, et très classiques (car ce genre était fort apprécié dans l'Antiquité).

Aucun fou littéraire n'a jamais fait usage d'une façon aussi profonde des ressources de l'imprimerie, ni aussi consciente pour exprimer son délire. L'indignation du persécuté, l'exaltation du paranoïaque ne peuvent utiliser plus de majuscules ou de points de supension que les auteurs, déjà cités, et l'étrangeté des conceptions cosmogoniques des schizoïdes n'a jamais su, du moins à ma connaissance, transgresser la rigueur des lois gutenbergiennes de la composition.

Raymond Queneau



Contact


Si vous souhaitez publier une annonce de manifestation culturelle à Strasbourg, veuillez-nous envoyer votre communiqué de presse à l'adresse courriel : redaction@paniclights.com